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Témoignage de Charles Lagarde des désastres de l’Algérie pendant la Colonisation

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Témoignage de Charles Lagarde des désastres de l’Algérie pendant la Colonisation

Témoignage de Charles Lagarde des désastres de l’Algérie pendant la Colonisation

« Le fléau se dresse à chaque pas devant nous, sombre et navrant. Qui reconnaitrait les fils d’une race vaillante et martiale dans ces passants décharnés trainant comme des suaires leurs burnous éraillés ? La nature plus cruelle encore fait fondre sue eux toutes les calamités ; les sauterelles dévorantes, les longues sécheresses, la disette, le choléra, la peste, le typhus… TOUT UN PEUPLE DE FANTÔMES CIRCULE SUR CE CHEMIN !

1/ ENTRE ALGER ET BLIDA : (avril 1868)

« Le fléau se dresse à chaque pas devant nous, sombre et navrant. Qui reconnaitrait les fils d’une race vaillante et martiale dans ces passants décharnés trainant comme des suaires leurs burnous éraillés ? La nature plus cruelle encore fait fondre sue eux toutes les calamités ; les sauterelles dévorantes, les longues sécheresses, la disette, le choléra, la peste, le typhus… TOUT UN PEUPLE DE FANTÔMES CIRCULE SUR CE CHEMIN !

Nous voyons passer comme des ombres ces paysans hébétés par le jeûne, lents, taciturnes, affaissés sur leurs membres vacillants, les jambes nues, sales, amaigris, déchirés. Les os semblent trouer leurs guenilles ; on les dirait vêtus de toiles d’araignées. La vermine les dévore du dehors, la faim au-dedans. Comme la bête, ils sont sans pudeur, sans dignité de maintien, indifférents, mornes, sans paroles.

Ils n’entendent venir ni les chevaux, ni les voitures (hippomobiles), malgré les cris, et pour les écarter de son passage il faut LES BATTRE ! Alors ils courbent l’échine sans maugréer, humbles, peureux, avilis.

Il y’a pire, il y’a l’écume de cette écume, infirmes, vagabonds, estropiés, orphelins, vieillards, lie impure, douloureuse, racolée aux abords des villes. Ceux-là n’ont rien, PAS MÊME DE VÊTEMENTS QUELQUEFOIS !

On ne peut guère compter sur le travail pour les relever d’une telle abjection : leurs mains débiles, leurs âmes ramollies ne comportent plus aucun effort ; tout ressort est usé en eux.

On les parque, on leur distribue chaque jour un quart de pain de munition, JUSTE POUR NE PAS MOURIR, et quand il y’en a trop, on les renvoie entre deux files de soldats dans leur patrie ingrate. ON LES APPELLE DES MESQUINOS. J’en ai vu à ALGER des bandes horribles ! Il y’avait des haillons dignes de CALLOT, des têtes émaciées de fakirs, des cas monstrueux d’éléphantiasis, des plaies bizarres…

Je me rappelle un adolescent très blanc, grêle, à l’air doux ; il portait son père comme on porte un sac ; les bras et la tête du vieux pendaient sur la poitrine, les jambes dans les reins ; le pauvre être écrasé sous ces ossements, se soutenait à peine. LE PLUS EFFRAYANT ÉTAIT LE SILENCE DE CES DÉSHÉRITÉS !

Les figures exprimaient l’abattement, la prostration, l’indifférence, non la douleur ; les tout petits seuls geignaient lamentablement sur le sein tari des femmes.

Les ZOUAVES d’escorte, hommes aux façons dures, semblaient avoir mis leur rudesse de côté ; ils s’arrêtaient volontiers, soutenaient les trainards ; l’un d’eux portait un enfant et, grave, laissait le marmot familier lui caresser la barbe ! C’ÉTAIT UNE GRANDE PITIÉ !

Sur un convoi de 60 enfants, 9 sont morts à la première étape, ayant été surpris par un grand orage sur la grande route. J’en ai vu mourir un sur un omnibus ; on l’avait ramassé par pitié dans le fossé. PARTOUT DANS LA MONTAGNE ON TROUVE DE CES PETITS CADAVRES PRES DES SENTIERS.

Quand on fait l’autopsie, on ne trouve rien dans leur estomac. On ne sait qui ils sont. Leurs parents sont morts, la tribu les a chassés ; ils ne sont pas murs pour la vie sauvage, et succombent !

J’ai vu un village dans la montagne qui s’appelle BIR BABALLOU ; il n’y reste que quatre familles. Le tremblement de terre a renversé les maisons, les sauterelles ont mangé les plantes, la sécheresse a tari les sources, le choléra a frappé la moitié de la population ; le reste s’est enfui.

BLIDA, la ville des parfums, est aussi la ville des fléaux. L’ALGÉRIE A ESSUYÉ EN QUELQUES ANNÉES PLUS DE CALAMITÉS QUE L’EUROPE EN PLUSIEURS SIÈCLES ! Une pauvre ville, qui n’a que des sourires, la fièvre s’y installe, une année tout y brule, une autre tout est dévoré, rasé par les sauterelles ; on ensemence, on répare le mal, alors la terre s’ébranle, les maisons s’écroulent ; on les a pas plutôt redressées que le CHOLÉRA apparait ; puis vint la FAMINE DES INDIGÈNES d’où le TYPHUS sortira.

Il faut avoir visité le TELL vers la fin de 1867, pour imaginer jusqu’où peut aller la misère humaine !

Le CHOLÉRA étendait ses ravages autour de BLIDA. Des villages dont le tremblement de terre du 2 janvier 1867 avait fait des monceaux de ruines, étaient décimés. A LARBA, on me montra toutes les maisons, et dans chacune, la veille, il était mort quelqu’un.

MAIS TOUT CELA N’ÉTAIT RIEN AUPRÈS DE LA MORTALITÉ DES INDIGÈNES. ON NE COMPTAIT PAS !!

La FAMINE commençait à s’en mêler. Les vagabonds parcouraient la plaine, vivant de figues de barbarie, et MOURAIENT LE LONG DES CHEMINS. La plupart des corps restaient SANS SÉPULTURE, et l’air s’en ressentait. Des êtres venaient mourir aux portes de la ville ; on pouvait aller voir cela. Ils se roulaient sur eux-mêmes, la tête cachée sous les bras, et s’éteignaient SANS UN GÉMISSEMENT ! On ne verra jamais éclater mieux le fatalisme de cette race, sa résignation bestiale est touchante. Point de deuil domestique, pas une ombre de précaution d’hygiène, pas un essai de remède, pas même l’idée de la fuite ; mais la soumission aveugle aux DESSEINS DE DIEU. On dirait que l’instinct de conservation avait abandonné ces créatures, et qu’elles préféraient EN FINIR VITE !

Des douars étaient réduits de moitié. On m’en cita un dont TOUS LES HABITANTS SUCCOMBÈRENT. On vit des troupeaux errer à l’abandon ; on chercha les tentes : ELLES ÉTAIENT PLEINES DE CADAVRES ! il ne restait en vie qu’une petite fille qu’on trouva accroupie, hébétée, elle voulait rester, il fallut l’arracher de là, et l’emporter.

Eh bien ! Ces horreurs n’étaient qu’un prélude. La famine qui les suivit devait laisser bien en arrière les désastres de l’épidémie. ON VIT TOUT L’HIVER DES HOMMES BROUTER L’HERBE DES BOIS, DÉVORER LES RACINES DES PALMIERS NAINS, ET SE RUER COMME DES BANDES D’OISEAUX RAPACES SUR LES IMMONDICES DES VILLES.

Plus de 20000 individus moururent de faim en quelques mois, sous les yeux DES COLONS qui prenaient l’absinthe, et se frottaient les mains, en accusant l’administration, dont l’embarras n’échappait à personne.

Cependant, comble de L’HORREUR, il y’eut des cas d’ANTHROPOPHAGIE ! DES MÈRES MANGÈRENT LEURS ENFANTS !! D’après « LE MONITEUR DE L’ALGÉRIE » ; les actes connus d’anthropophagie qui se sont produits en ALGÉRIE, à cette époque, s’élèvent à 16. La chose fit du bruit. La charité s’émeut, surtout à PARIS. On commença à donner quelques secours ; CELA DURAIT DEPUIS DÉJÀ 6 MOIS !

Il est douloureux de penser qu’on peut sans exagération, porter à 500.000 le chiffre des arabes morts du choléra ou de la famine, depuis le mois de septembre 1867 jusqu’au mois de juin 1868.

2/ OPINIONS DE LA COLONIE : LA POLITIQUE DE LA HAINE : QUE FAIT ? QUE DIT LA COLONIE ? QUELLE EST SON ATTITUDE DEVANT LA FAMINE ?

J’écoute, j’interroge, je recueille des conversations sur ce triste sujet. JE SUIS BIENTÔT ÉDIFIÉ !

A parler net, les colons embusqués dans les bons coins du territoire, ne voient dans ces calamités, qu’un PRÉCIEUX CONCOURS APPORTE PAR LE DESTIN A L’ŒUVRE D’EXTERMINATION QU’ILS ONT RÊVÉE. Ils pensent en peuple conquérant ; c’est dans l’ordre ! Laissez les faire, ils agiront dans le même sens !

Ils n’ont qu’une opinion, elle est catégorique : C’EST QUE LES ARABES SONT DE TROP SUR CE SOL, ET QU’IL N’YA PAS DE PROGRÈS POSSIBLE SANS LEUR SUPPRESSION ! L’arabe est la pierre d’achoppement. L’arabe n’est pas un homme, pas même un vaincu, c’est une des difficultés du pays, un parasite comme le palmier nain ou l’asphodèle, il faut l’extirper comme une mauvaise herbe, si l’on veut semer. Prétendre se l’assimiler est une folie ; le soulager dans sa misère, c’est retarder son anéantissement, encourager son ingratitude. Il a tous les vices, il n’a aucune vertu. Il nous hait, et ne pouvant plus nous combattre par les armes, il nous oppose son invincible apathie. Il ne veut de nous qu’une chose, c’est que NOUS NOUS EN ALLIONS ! Pour nous chasser, il a brulé toute sa poudre, il brula nos moissons et les siennes propres. C’EST UNE GUERRE SANS MERCI OU IL NE CÉDERA JAMAIS !

Est-ce à nous de céder ? Est-ce au peuple le plus civilisé du monde à reculer devant la barbarie ? Et si une race doit disparaitre avec la barbarie, à quoi bon les ménagements ?

VOILA CE QUE J’ENTENDS DANS LE CERCLE, DANS LES CAFÉS DE L’ALGÉRIE ; peu s’en faut que les journaux ne l’impriment en propres termes. Les MODÉRÉS disent qu’il n’est besoin de rien brusquer, qu’il faut laisser l’EXTINCTION DES INDIGÈNES SUIVRE SON COURS ; leur destinée est de périr pour nous faire place, à quoi bon aller à l’encontre ? Laissez faire le choléra, ne contrariez pas trop la famine, garez-vous des éclaboussures, laissez passer la justice de DIEU ! SURTOUT POINT DE SENTIMENT !

Gardez-vous comme la peste d’une ombre de sympathie pour ce peuple qui ne vous en serait pas reconnaissant.

Voici le mot de ralliement : HAINE AUX ARABES.

UN GROS MOT ! C’est pourtant le mot vrai, le mot de toute domination. ON M’AVAIT PARLE DE LA HAINE DES ARABES POUR LES FRANÇAIS ; JE NE SUIS FRAPPE QUE DE LA HAINE DU FRANÇAIS POUR L’ARABE !

L’administration ne se fera jamais pardonner la protection qu’elle accorde aux arabes. ILS SONT NOS ENNEMIS, les soutenir, c’est acte d’hostilité contre la colonie, leur laisser leurs biens est impolitique, en faire des français est immoral. On me dit que tous les arabes méritent le bagne en principe, et s’ils n’y sont pas tous, c’est que tous ne se font pas prendre.

VOILA LES OPINIONS, LES RENSEIGNEMENTS QUE JE RÉCOLTE ! De très honnêtes gens tiennent ce langage. On sent qu’ils subissent l’emprise d’une passion inconsciente, très âpre, très exaltée.

Je ne prétends pas donner un avis dans la question. Il est facile de poser les éléments du débat, mais conclure est impossible pour le moment ; C’EST L’AVENIR QUI CONCLURA !

Cependant nous avons assez détruit, n’est-il pas temps d’édifier ? Que l’on tire un voile sur les horreurs du passé, les guerres inutiles, les carnages, les razzias, et les longues trainées de feu qui ont assis dans le sang notre conquête. ELLE EUT PEUT ÊTRE MOINS EXIGE !

Maintenant il y’a UNE INJUSTICE A RÉPARER, D’AFFREUX MOYENS A LÉGITIMER, UNE RACE MALHEUREUSE A RELEVER D’UN ABAISSEMENT OU NOUS AVONS ACHEVÉ DE LA PRÉCIPITER. POUR UNE POIGNÉE DE FRANÇAIS qui se tirent fort bien d’affaires, il y’a en ALGÉRIE un peuple ruiné par nos armes, appauvri par notre invasion, écrasé sous sa défaite, et qui doit tout attendre de nous, grâce à son infortune même. RELEVONS LE, OU BIEN INSCRIVONS SUR NOS DRAPEAUX CETTE DEVISE : « MALHEUR AUX VAINCUS ! ».

 

Témoignage de Charles Lagarde des désastres de l’Algérie pendant la Colonisation: 1866 – 1867 – 1868
extraits de son livre «UNE PROMENADE DANS LE SAHARA»

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